Répondre à la peur du robot : entretien avec un expert IA & robotique   Mise à jour récente !


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IA - robotique - ORSYS

L’évolution de la robotique, associée aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, continue à inquiéter. Parce que ces craintes sont légitimes, la rédaction ORSYS a choisi d’y répondre en allant s’entretenir avec Cédric Vasseur, expert IA et robotique enthousiaste.

D’où provient, à votre avis, cette méfiance vis-à-vis de l’intelligence artificielle et de la robotique ?

Un basculement majeur a eu lieu selon moi pendant la période de la guerre froide. On constate en effet un réel contraste entre les œuvres réalisées avant et après la guerre, qui traduit un changement dans la perception du futur. Avant-guerre, les œuvres témoignaient d’un certain optimisme vis-à-vis des nouvelles technologies. Puis cet optimisme fut considérablement ébranlé, avec notamment la bombe atomique, lorsqu’on a réalisé que les nouvelles technologies pouvaient se retourner contre nous. Un peu comme le monstre de Frankenstein qui se retourne contre son créateur.

Le thème des créations qui se révoltent est d’ailleurs un motif assez récurrent dans la littérature. Et il a perduré jusque dans la culture populaire contemporaine, comme avec Terminator au cinéma. Ce qui n’est pas si surprenant : l’humain se méfie naturellement de la nouveauté. Alors quand on parle de nouvelles technologies ou qui n’existent même pas encore, elles provoquent des inquiétudes qu’il ne faut pas négliger.

La disruption

Et puis, il y a ce qu’on appelle la disruption. Un afflux de nouveautés et de changements tellement rapides que l’on n’arrive pas toujours à se les accaparer, et surtout à comprendre ce qu’ils impliquent. Les nouvelles technologies évoluent à toute vitesse, et le cerveau humain n’arrive pas à suivre.

Aujourd’hui, on est face à une technologie qui rentre en compétition avec les compétences humaines. Des ouvriers travaillent dans des usines aux côtés de robots qui font le même travail qu’eux, et parfois plus rapidement. Difficile de ne pas se sentir dépassé ! C’est pourquoi il est important de communiquer sur l’effet de synergie et expliquer en quoi les robots peuvent améliorer leurs conditions de travail. La transition est parfois difficile. Pourtant, l’idée est que l’humain puisse laisser les tâches fastidieuses aux robots et accéder à des missions avec une plus-value intellectuelle ou une créativité supérieure. Mais on a aussi peur d’une machine « sans empathie » – et sans aucune âme ! L’absence d’âme dans la machine inquiète beaucoup.

Si les progrès actuels en intelligence artificielle et robotique sont aussi rapides, ces technologies ne nous dépassent-elles pas déjà un peu ?

L’intelligence artificielle connaît effectivement un tournant décisif par rapport à ses débuts. Ne serait-ce que par ce qu’on n’avait pas la même puissance de calcul qu’aujourd’hui. Dans les années 1970, on parvenait à créer des modèles dont on comprenait le cheminement jusqu’au résultat. Aujourd’hui, on a une telle quantité d’informations, avec le deep learning, le big data… que même en faisant appel à un expert, le processus pour décortiquer toutes ces informations sera très long et fastidieux. C’est pourquoi on travaille sur cette problématique de l’explicabilité du code, ou du modèle généré par l’intelligence artificielle.

Donc il est certain que nous sommes dépassés par cette quantité d’informations. C’est la définition même de « big data » : on a atteint un tel volume de données qu’il est devenu humainement impossible de les gérer. C’est pour cela qu’on a notamment recours au deep learning pour trouver des modèles qui nous intéressent.

Ceci dit, nous sommes tout autant dépassés dans divers domaines tels que la santé… et où l’intelligence artificielle devient un atout. On fait de l’apprentissage dit « non supervisé » dans lequel on injecte les données médicales (scanners, IRM, molécules…) pour notammentidentifier leurs similitudes. En recoupant celles-ci, on peut par exemple identifier une maladie. Une parfaite illustration du fait que l’être humain est de toute façon dépassé, et que l’intelligence artificielle peut lui permettre de faire face.

Mais est-il suffisant de s’appliquer à démontrer les bons côtés de cette technologie ? Ne devient-il pas nécessaire de travailler plutôt à mieux contrôler son développement ?

En tout cas, je considère qu’il est important de voir aussi les bons côtés côtés, parce qu’on joue déjà beaucoup sur la peur dans les médias. Dès qu’on veut attirer l’attention, on fait peur – ça fonctionne toujours très bien, que ce soit ce thème-là ou un autre. Des choses très positives se produisent dans la robotique, mais aussi l’écologie, le médical… Mais on en entend moins parler, et on y fait même moins attention. C’est humain.

Je suis « tombé dans la marmite » de la robotique et de l’intelligence artificielle quand j’étais petit, et c’est donc plus facile pour moi de voir l’impact positif de ces nouvelles technologies sur des cas très concrets. Que ce soit des personnes en situation de handicap, des robots-chirurgiens, des expérimentations de drones défibrillateurs ou qui peuvent assister les pompiers comme lors de l’incendie de Notre-Dame… Il faut s’appliquer à mettre en avant les bons côtés, à rappeler que des personnes en situation de handicap dépendent de ces technologies. Que ce soit parce qu’un implant cochléaire leur permet de parler comme vous et moi, ou parce qu’elles parviennent à voir et gagner en autonomie grâce à des implants rétiniens. Des enfants sont opérés avec des Da Vinci, des robots-chirurgiens sans lesquels ils n’auraient pas pu survivre ou qui ont au moins réduit la durée de l’intervention. Je ne dis pas qu’il faille annihiler les côtés négatifs, mais qu’il faut aussi révéler les côtés positifs et rappeler pourquoi on a recours à ces technologies.

L’IA, une question d’éthique

Concernant la nécessité d’un contrôle, de nombreux experts disent que l’intelligence artificielle deviendra ce que l’on veut qu’elle soit. Des contrôles existent. Aujourd’hui, en Europe, on a mis en place le RGPD pour protéger les données. Il existe des normes très strictes, les normes ISO, sur la robotique, justement pour éviter les accidents et les dérives. On reste d’ailleurs assez craintifs, notamment sur l’aspect éthique – en tout cas, en Europe. Le problème n’est pas la technologie en soi, mais la façon dont on l’utilise. De manière générale, je pense qu’il est important de se montrer plus terre à terre vis-à-vis de ce dont on est capables aujourd’hui. Il faut distinguer la réalité technologique actuelle de l’univers de fiction qui l’accompagne.

C’est là qu’interviennent la formation et l’apprentissage ?

Exactement ! L’une de mes techniques pour rassurer les personnes qui viennent à mes cours ou mes séminaires consiste à rattacher la robotique et l’intelligence artificielle à l’Histoire. Pourquoi l’Histoire ? Pourquoi le Golem, la mythologie du premier robot ?… Tout simplement pour replacer la technologie actuelle dans un contexte, et montrer qu’elle est liée à notre passé – et qu’elle n’est donc pas si nouvelle que cela. La peur de la nouveauté a moins lieu d’être.

Pour m’adresser à des salarié.e.s en formation qui doivent travailler sur l’acceptabilité du robot et des nouvelles technologies en général en entreprise, je prends également le temps de détailler l’impact psychologique que peuvent avoir une intelligence artificielle ou un robot. On aborde les points anxiogènes principaux tels que la compétitivité, la peur d’être remplacé… Et surtout, au travers de cas pratiques, je les invite à manipuler des robots, de l’intelligence artificielle, afin de mieux appréhender leur fonctionnement. Beaucoup de personnes très réticentes vis-à-vis de ces technologies n’ont jamais touché un robot ou écrit une ligne de code. Avoir l’opportunité de voir dans les grandes lignes comment celles-ci fonctionnent a tendance à les rassurer, en leur redonnant un peu le contrôle.

Des mises à niveau sont donc nécessaires dans le monde du travail… Mais est-ce qu’il n’y a pas également quelque chose à faire dans l’enseignement, auprès des jeunes, pour faciliter cette acceptabilité des nouvelles technologies ?

Oui, acculturer la population est très important. Il existe d’ailleurs déjà des initiatives pour la jeunesse qui fonctionnent très bien, telles que les compétitions internationales FIRST LEGO League qui sont réservées aux jeunes de 9 à 16 ans. Avec des petits robots constitués de briques LEGO, ils doivent accomplir un maximum de missions en deux minutes.

Les thématiques tournent en général autour de l’environnement et de la manière dont la robotique peut nous aider au quotidien. Participer à ces compétitions à ces âges-là, ou tout simplement baigner dans cet univers, permet déjà d’avoir une meilleure approche du robot une fois arrivé à l’âge adulte. J’ai moi-même commencé très jeune à faire mes premiers montages électroniques. Et je pense que c’est cette approche, couplée à une culture populaire positive (Bioman, Nono le petit robot d’Ulysse 31…), qui ont influencé ma position actuelle. Je pense donc que oui, il y a beaucoup de choses à faire auprès de la jeunesse.

Des métiers d’avenir ?

Attention par contre à éviter de créer des désillusions par rapport au monde de la robotique ! Je connais de jeunes étudiants très performants dans le milieu de la mécatronique, de la robotique, de l’intelligence artificielle… qui se retrouvent confrontés à des métiers ne correspondant pas du tout à l’imaginaire qu’ils s’étaient créé autour du robot. On peut rêver de construire un BB-8 ou un R2D2… et se retrouver à passer la journée à programmer des robots-soudeurs. D’où une certaine démotivation qui peut mener à la reconversion…

C’est pourquoi je pense que, pour pour garder nos talents, nous devons travailler à rendre les emplois plus motivants, et cela en modifiant la façon d’aborder la robotique. Je propose d’ailleurs pour certains ateliers en collaboration avec ORSYS un escape game robotique, dans lequel les participants peuvent manipuler des robots, résoudre des énigmes avec un peu d’intelligence artificielle, etc. Cela permet d’apprendre en s’amusant, et de changer leur perception de ces technologies. La façon dont on aborde la robotique va beaucoup changer la façon dont on va la percevoir.

Nos formations dans ces domaines :

Cédric Vasseur ORSYS

Cédric Vasseur

Cédric Vasseur

Formateur, conférencier, chroniqueur spécialiste des nouvelles technologies liées à la robotique et à l’intelligence artificielle. Auteur de nombreux projets liés à l’IA et la robotique dont BeepAI une intelligence artificielle multiplateforme capable d’apprendre à programmer par elle-même. Travaille depuis plus de 15 ans sur de nombreux projets industriels, R&D, en tant qu’analyste-programmeur, responsable de département informatique, consultant formateur, conférencier, chroniqueur et animateur d’événements liés aux nouvelles technologies.

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